LES TUNINGS DE CROSBY STILLS
NASH & YOUNG


Avec la sortie d’un nouvel album "Looking Forward", on reparle de ce groupe mythique synonyme de vocaux sophistiqués et de guitares acoustiques omniprésentes souvent accordées en "opens" révolutionnaires.

Pour ceux qui n’étaient encore pas nés à la fin des années 60 et pour les autres qui sont déjà victimes de troubles de mémoire replongeons nous dans le contexte de l’époque pour redonner un peu de couleurs à ce groupe que certains qualifient de "baba". C’est vrai que dans l’univers musical actuel dominé par la techno à 130 BPM minimum et le "flow" agressif du rap hardcore les harmonies éthérées et les arpèges subtils ont une connotation 70’s immédiate. Mais le succès de Cabrel et des shows "Unplugged" prouvent qu’il y a toujours de la place pour la guitare acoustique et ses illustres représentants. Autres raisons du regain d'intérêt pour CSN&Y : tous les spécialistes reconnaissent en eux des innovateurs qui ont ouvert la voie aux guitaristes "New Age" et à ceux qui comme Ben Harper ou Sonic Youth utilisent des "opens" à la base de leurs compositions.

Stephen Stills et David Crosby ont été les premiers à avoir des hits mondiaux basés sur des open tunings non conventionnels. Je me souviens avoir passé des heures à essayer de les trouver, conscient que ces résonances de cordes à vide ne pouvaient être le fait de "stretchs" démoniaques. Il y avait un truc et le problème c’est que contrairement au blues où les opens sont identifiables dans l’immense majorités des cas (soit G/A soit D/E) CSN&Y, en cela très représentatifs de l’esprit de l’époque allaient explorer de nouveaux tunings, parfois extrêmes.

Pour shématiser, Stills c’était le "sanguin", qui attaquait sa guitare comme un US Marine. Tous les musiciens qui ont pu l’approcher à l’époque où il passait du temps en France ont été impressionnés par le volume sonore produit par la combinaison de ses attaques et de sa Martin. Ses opens reflèteront cette approche plus bluesy, proche parfois de Neil Young. En plus de l’accord "Standard" tous deux ont utilisé des "drop D tunings" qui consistent à baisser le Mi grave en Ré et parfois aussi le MI aigu en Ré, appelé de ce fait "Double drop D". C’est le cas pour Stills dans "Bluebird" et Young dans "Cinnamon Girl" et "When you dance I can really love".

David Crosby, moins virtuose que Stills fut néanmoins avec Joni Mitchell l'un des grands créateurs de tunings des années 60/70, véritables innovateurs qui ont décomplexé les guitaristes. De même que pour l’usage du capo, l’utilisation d’opens n’était plus synonyme de "tricherie" mais au contraire un moyen accepté pour étendre les possibilités de la guitare et incontournable pour créer certains "climats". Voici quelques uns des tunings qu’il a utilisés, préfigurant ceux de Michael Hedges, Alex de Grassi ou Will Ackerman : EBDGAD dans "Guinnevere", "Deja vu", "Compass", DGDDAD dans "Laughin", DADDAD dans "Music is love".

Cette ouverture d’esprit coïncidait aussi à une ouverture sur le monde et les autres cultures. CSN&Y, Beatles, Stones, Beach Boys, même combat (pacifique). En pleine guerre du Viet-Nam, l’Asie, via les gurus, le Zen et les drogues, eut une influence déterminante sur la musique de ces musiciens venant du rock, du folk ou du blues. Face à la violence de la guerre, les "tubes" étaient souvent très "cool", avec parfois du sitar et si on n’avait pas de sitar, on essayait de retrouver ce son en accordant la guitare pour s’en rapprocher. Il faut dire que les musiciens occidentaux n’ont pas besoin de grand chose être dépaysés! Même si aujourd’hui le succès de la World nous a un peu éduqués, on est très bons clients : 4 cordes qui zinguent à l’unisson et un bout de gamme "orientale" et nous voilà partis quelque part entre Tanger et Tokyo! Par contre, trouver un accordage béton pour le style, un gimmick d’enfer, faire un super titre, bien jouer, chanter et faire un "tube" c’est un mélange plus compliqué qui ne se borne pas à un simple effet et c’est ce que Stills a réussi avec "Suite: Judy blue eyes", écrite pour Judy Collins. Le tuning : EEEEBE, que Stills affectionne tout particulièrement puisqu’il l’utilise aussi, un 1/2 ton en dessous dans "4+20" et "Bluesman". Cet open est à la fois modal (pas de tierce) et peut être bluesy. . Seuls repaires familiers sur lesquels Stills fait le riff, les 2 cordes aigues qui conservent le Mi et le Si standards Construit autour des 5 Mi dont 2 unissons doublés et répartis sur 3 octaves, cet accord transforme la guitare en objet résonant non identifié. Pour Solorazaf, le spectaculaire guitariste Malgache avec qui j’en parlais, le son est alors proche de celui du Kabossy, instrument traditionnel. Ce tuning sonne effectivement très "ethnique" et évoque ente autres les effets produits par les cordes "sympathiques" du sitar indien. La version de 1969 est en Mi. Mais comme pour la plupart des grands artistes dont la carrière est longue, les tonalités s’adaptent avec les tessitures des chanteurs qui ont tendance à baisser, (et ceci même pour les ascètes, parlez en à JJ Goldman!). La video "live" de 1991 enregistrée à San Francisco est donc en D, avec une modification éventuelle du tuning DADDAD au lieu de DDDDAD.

Pour parfaire le tout il ne vous reste plus qu’à vous procurer une D45 SS de 1939 comme celle de Stills. Martin n’en fit que 91 entre 1933 et 1942, mais rassurez vous ils en refont : un modèle "Stephen Stills Signature".
Son prix? 19000 dollars (1$=6 F !). J’oubliais, pour vous calmer : la housse est fournie.