LA GUITARE 12 CORDES
-2eme Partie-
Au pays de la 12 cordes les rois s'appellent Leadbelly, Leo Kottke,
Roger McGuinn (Byrds) ou Roger Hodgson (Supertramp). Nous nous
pencherons donc dans cette rubrique sur l'influence de ces trois
compères. Tunings, plans de studio et témoignages de ces hommes
à poigne devraient vous inciter à ajouter cette guitare très particulière
à votre palette. A moins que vous n'ayiez déja succombé au revival
60/70's dont la 12 cordes est un élément incontournable.
La 12 cordes acoustique est d'abord un instrument de musique populaire.
Du Sud des Etats-Unis aux marches du Sacré-Cur, c'est l'instrument
du chanteur des rues qui au mépris des tendinites et des extinctions
de voix nous oblige en plein hiver à enlever nos gants pour sortir
une pièce, emmitouflés au milieu d'une file de cinéma. Cet anonyme
perpétue une tradition vieille de 80 ans et son destin le mènera
peut être à suivre les traces de Leadbelly, l'un des plus grands
artistes "folk" de tous les temps, légende de la 12 cordes.
Leadbelly se définissait lui même comme le champion du monde de la 12 cordes.
Né en 1885, Huddie Ledbetter a vécu une vie comme on n'en fait
plus, proche de la fiction. Pour lui trouver un équivalent il
faudrait chercher du côté de Django. Ses 500 chansons ont été
écrites sur fond de bagarres, pénitenciers, meurtres, alcool et
il trouva dans la 12 cordes un instrument à sa mesure, mélange
de violence et de poésie. Père du "folk", ce county-bluesman noir
est le compositeur de "Kisses sweeter than wine", "Good night
Irene", "Midnight special", "Rock Island line" et "Cotton fields".
Et oui! Même s'il ne connut pas le succès avant sa mort en 1949
sa vie fut pleine de rencontres "au sommet". D'abord chanteur
des rues au Texas, il fit équipe avec Blind Lemon Jefferson et
sur la route qui mena cette force de la nature de prisons en salons
New Yorkais ou studios Hollywoodiens on retrouve les noms de Woody
Guthrie, Pete Seeger, Brownie McGee et Sonny Terry et même du
Golden Gate Quartet. Le musicologue John Lomax le découvrit et
lui permit d'enregistrer les disques qui allaient servir de référence à des générations de joueurs de 12 cordes. Sa guitare était une
Stella, dont la qualité essentielle était la robustesse. Vendue
en supermarché dans les années 20 elle était assez prisée par
les bluesmen du Sud. Les rares exemplaires qui ont survécu attestent
d'un son très "roots" évocateur du vieux blues rural. Plusieurs
luthiers US en font des copies actuellement. Mais pour reproduire
ce son il faut en plus taper très fort! Et désaccorder. Comme
pour beaucoup de chanteurs-accompagnateurs solistes des Musiques
du Monde le diapason importe peu. La hauteur de l'accord dépend
souvent de la forme vocale du moment et pour Leadbelly aussi de
l'état de ses cordes. Si elles commençaient à fatiguer, il baissait.
Un des secrets du "son" Leadbelly était donc son accordage qui
pouvait aller jusqu'à une quarte en dessous de l'accord standard,même
plus, comme les groupes grunge! Pour un accord en Si (au lieu
de Mi) ça donnait donc, en partant des basses : BEADF#B. L'autre
secret c'est que la corde la plus grave était doublée 2 octaves
au dessus au lieu de 1. Son Mi grave, (si il était en standard),
était donc doublé par un Mi aigu, comme la première corde. Pour
éviter que les cordes frisent à cause du désaccordage il utilisait
bien sûr des cordes plus grosses. A titre indicatif un fan US
de Leadbelly m'a communiqué les calibres des cordes de sa dernière
guitare, accordée en B : .014 et .070, .019 et.048, .019 et .038,
.022 doublée, .019 doublée et .014 doublée pour l'aigu.
Leo Kottke reconnaît en Leadbelly le guitariste qui a personnifié la 12
cordes au XX° siècle. C'est grâce à ses disques que Leo Kottke
a choisi cet instrument en 1962 et est devenu le symbole de la
nouvelle génération de joueurs de 12 cordes. Mélangeant le folk,
le blues, le classique et le jazz il préfigure également le mouvement
new-age. C'est un technicien extraordinaire qui a maintenu la
12 cordes en vie en pleine vogue disco et punk, après l'explosion
"folk" des années 60. Comme beaucoup de ses amis du "folk" revival
(dont le grand John Fahey) il a beaucoup exploré les open tunings.
Open D dans "Little Martha" et "Watermelon", open G dans "Jak
fig" et "Machine 3" et beaucoup de drop D. Victime de son jeu
dynamique, il dû arrêter la 12 cordes à la fin des années 70 mais
développa une nouvelle approche technique qui, associée à la création d'un modèle qui porte son nom (fait pour être accordé en C#)
avec le luthier Taylor, lui permit de reprendre les concerts avec
cette version moderne des Stellas. Depuis il délaisse un peu sa
collection de 12 cordes Gibson B-45, Martin, Bozo, Guild
Les
trois premiers titres de son album récent "One guitar, no vocals"
vous donneront un bon exemple de son style actuel. Sinon tous
les premiers albums sont des "classics".
Née dans les bordels du Sud des USA dans les années 20, la 12
cordes s'est assagie. Elle a suivi l'évolution technologique de
la lutherie moderne et on peut aujourd'hui en décrocher une dans
un magasin et prendre du plaisir à en jouer sans avoir fait 6
mois de musculation de la main gauche. Les fabricants savent que,
à l'opposé de Leadbelly qui avait fait ses classes "à la dure",
les guitaristes actuels ont l'habitude de jeux lights, de hauteurs
de cordes bien réglées, et qu'ils attendent des acoustiques 6
ou 12 cordes la même facilité de jeu que sur une électrique, désormais
instrument de beaucoup de débutants. La 12 cordes ne doit plus
faire peur, elle a été apprivoisée, elle fait merveille sur de
beaux arpèges studieux, mais son côté "roots" ne demande que trois
accords simples et bien larges pour resurgir. A une condition,
servez les "bien frappés", pas de plans "petits bras", réveillez
le Leadbelly qui sommeille en vous. Comme vos doigts, c'est là
qu'une 12 cordes s'éclate!